SIMARO LUTUMBA : Cinquante ans à gratter la guitare

Les années qui passent n'ont pas réussi à effacer l'Amour de Lutumba Ndomanueno pour la rumba, cette musique venue de Cuba et qui fait danser, depuis le début des années 50, du siècle passé, les Congolais vivant de part et d'autre du fleuve.
En grattant sa guitare, Simaro (c'est l'un des surnoms sous lequel il  est connu) véhicule la rumba sur un rythme d'une émotion très vive. Ça fait un demi siècle que ça dure. Un demi siècle que ce Mukongo marche, sans reculer, dans le monde bouillonnant et impitoyable de la musique. Pour l'accompagner dans ce long voyage, il a sa guitare. Il aime bien cet instrument et confie au fil d'interview : « La guitare, c'est toute ma vie. Si Dieu avait créé un monde sans guitare, celui que les mélomanes appellent Simaro Masiya n'aurait pas vécu. »
Bref rappel historique. J'ai connu Simaro en 1986 alors que j'étais journaliste au quotidien kinois «Salongo». C'est Michel Malanda Nsukula, un confrère  atteint dès le bas âge par le virus de la musique qui nous avait présenté l'un à l'autre, au restaurant de l'hôtel Memling. En me serrant la main, Simaro m'avait lancé tout sourire : « Les journalistes de la presse écrite chante avec la plume… Quel beau métier !» Tout au long de ce contact de presse assorti du jeu de question-réponse, j'avais été frappé par la chaleur que Simaro propage au contact avec ses semblables. Par la générosité d'âme de ce grand musicien si affable et si jovial.
De ce premier contact, j'avais retenu que Simaro était à ses débuts soliste. C'est par la force des choses qu'il est devenu accompagnateur. Qu'il n'a jamais tenu un micro dans sa vie… pour chanter. Et pourtant, c'est l'homme, le maître qui apprend dans toute la rigueur aux chanteurs toutes les subtilités et ficelles du métier. J'avais aussi appris ce jour-là que le guitariste longiligne doublé de compositeur émérite est parti d'en bas avant d'atteindre les cimes de la gloire. RECIT .

UN ENFANT DE LEOPOLDVILLE
A plus de septante et un ans (il est né le 19 mars 1938), Lutumba Ndomanueno tient solidement la corde. Par le bon bout. Même si son physique étrange sème l'ambigüité, ce poids léger exécute des lourdes tâches. A la manière d'un bulldozer. C'est le travail bien fait qui l'a propulsé, dans le domaine qui est le sien, au sommet de la hiérarchie nationale. Très exigeant avec lui-même, perfectionniste jusqu'au bout des doigts, il manifeste sa joie de vivre que s'il est convaincu que l'œuvre en gestation a été débarassée de toutes les scories.
« Simaro, c'est le travail mille fois exécuté, revu et corrigé», commente Manda Tshebwa, ancien chroniqueur de musique à la télévision nationale (RTNC) et auteur d'un livre à succès sur la musique congolaise.
A ses débuts, Simaro jouait dans des petits groupes de la commune Saint Jean, devenue Lingwala. Malgré sa timidité, il avait du génie dans sa manière de jouer à la guitare. Dans ce Léopoldville de la fin des années 50, la vie bat au rythme de la rumba. Les soirées dansantes au «Kongo Bar» ou à la «Place rouge» attirent un grand monde. Le vent de l'indépendance qui souffle sur le toit du Congo-Belge n'inquiète pas le monde des musiciens où foisonnent d'innombrables talents dont l'ambition déclarée est de voir leurs noms figurer sur un disque pressé dans les studios des Blancs. On travaille pour l'honneur et pour la gloire.
Un bon jour de l'année 1961, Jean Titasima, un émissaire de Luambo dit Franco vint chercher Simaro dans la bicoque paternelle de Saint Jean au motif de combler le vide créé au sein de l'O.K. Jazz après le départ de Bolhen (mi-soliste).
A l'époque, Luambo était déjà un          « maître” confirmé de la guitare, et l'OK Jazz, l'orchestre dont il était l'un des cofondateurs, un groupe célèbre au pays et à l'étranger.
Dans l'ombre de Franco, Simaro fait de son mieux pour se maintenir. Il est régulier à toutes les prestations et prête l'oreille aux critiques. Rattrapé par l'histoire, Simaro a avoué lors de ses cinquante ans de carrière que        «Franco était l'homme fort de l'orchestre, la super-star». Et de préciser : «Mon rôle consistait à couvrir ce grand maître vénéré par les mélomanes… »
En 1962, Franco donne à Simaro la chance de figurer pour la première fois au répertoire. « Yamba ngai  leo » et « Mbanda ya kazaka » sont les premiers tubes qui portent sa signature. Enregistrées à Bruxelles en compagnie de Mujos et Kwamy, ces deux chansons n'arrivent pas à atteindre le sommet du hit. N'empêche, Simaro ne désespère pas. Lwambo qui préfère le garder à ses côtés ne sait pas qu'un jour le jeune «Nkiriba» (play boy à l'époque) deviendrait un jour le compositeur le plus romantique de la République Démocratique du Congo.
Lorsque Kwamy, Mujos et Vicky (lui aussi cofondateur) claqueront la porte de l'OK Jazz, Simaro profite du vide ainsi créé pour s'affirmer dans la composition. Alors que l'orchestre est au creux d la vague, il apporte la potion magique avec des tubes à succès. «Ma Hélé»,     «Décision», «Muasi ya ba patrons», «Any obosani ngai» et «Fifi nazali innoncent» se confir-ment sur le marché congolais du disque.
Dans les bistrots, à la radio et à la télé (seule la chaîne officielle était opérationnelle), on écoute du Simaro. Et on danse. L'artiste qui ne veut pas dire son dernier mot frappe encore très fort en signant    «Nalifelo bisengo bizali te»,            «Jérôme », «Boule rouge», «Kato ya poupée», «Marie Souza»,         «Ebale ya Zaïre» et autres «Mbongo». Œuvres de très haute facture qui figuereront pour toujours au Guiness book des grandes prouesses.
Franco qui croyait porter seul sur ses épaules la célébrité de l'OK.Jazz craque pour Simaro a qui il voue une profonde admiration. Il en fait son confident avant de lui confier les responsabilités de chef d'orchestre. Soigné aux petits oignons par un patron comblé et qui ne manque de rien, Simaro se distingue par son look de dandy : costumes taillés dans les meilleures coupes, bijoux en or, véhicules de star et autres biens de valeur. Aux côtés de Nkelani sa tendre épouse (elle vit en Europe), il mène une vie sans histoire. C'est un mari modèle qui ne veut pas se laisser emporter par le sourire et la démarche théâtrale des nanas qui électrisent les nuits kinoises. Des créatures de rêve de l'époque…
DES FANS PLEURENT SON DEPART DE L'OK JAZZ
A la mort de Franco, c'est Simaro qui prend le commandement du bateau avec le ferme espoir d'atteindre le bon port. Lui qui croyait perpétuer l'œuvre du          «Grand maître» avait oublié que, depuis toujours, les orchestres de la RDC ne survivent pas après la disparition de leurs géniteurs. L'African Jazz de Kabasele Tshamala, Fiesta Sukisa de Nico Kasanda et tant d'autres groupes sont partis en fumée.
La guerre d'incompatibilités d'humeur déclenchée par la succession Franco finira par faire exploser le bâtiment en plein océan. Et dans la foulée, rongé par des soucis, et ne sachant contenir son émotion, Simaro va confirmer la rupture. Et, d'une voix tremblante, il annoncera la création, avec quelques fidèles, du groupe Bana OK.  Au travers, cette appellation, il rend hommage à Luambo, l'incontestable chef de file du Tout Puissant OK Jazz. L'événement s'était déroulé dans la nuit du 4 janvier 1994 chez mama Kusala, au quartier Bon Marché, dans la commune de Barumbu, à l'issue d'un concert arrosé au rythme de la danse «Mayeno».
Des fans présents à ce concert d'adieu versèrent des chaudes larmes. Pour le Tout Puissant OK Jazz, c'était le début de… la fin. Les musiciens, unis derrière Simaro applaudirent le maestro et lui tendirent leurs mains en signe de ralliement, sauf Madilu frappé d'une suspension et qui séjournait en Europe. Ce jour-là, Simaro qui n'aime pas subir les humiliations venait de se débarasser du lourd fardeau qu'il voulait porter durant toute sa vie. Pour le meilleur et pour le pire.
Pour ce nouveau départ, il va opter une autre orientation. En dehors de sa bande, il met ses compositions à la disposition des jeunes talents tels que Manda, Matumona           «Defao», Jules Wembadio et Mbilia Bel lesquels auront la chance d'enregistrer avec lui comme ce fut aussi le cas avec Carlito et Pépé Kallé.
« Le talent qui est en l'être humain demeure toujours intact», a dit un jour Charles Aznavour, le très célèbre musicien français d'origine arménien. Simaro est dans la même ligne. Avec Bana OK, il a à son actif quelques albums qui regorgent des titres envoûtants. Etonnant et inamovible Simaro, peintre au service d'une société qu'il a toujours décrit avec des traits lumineux.
Avec plus de deux cents vingt chansons dans sa gibecière, Simaro se sert des mots à la façon de la peinture qui passe  et  repasse
Ses pinceaux sur la toile jusqu'à ce qu'elle s'exprime. «Je préfère écrire sur les faits de la société, ne cesse d'expliquer l'artiste. Je suis à l'écoute de mon temps. C'est en regardant que j'écris. Notre monde me fascine. Autant je regrette les choses qui enlaidissent ou qui disparaissent, autant j'aime ce qu'on construit de neuf ».

UN ARTISTE DE LA WORLD MUSIC
Contrairement à Franco, très critique et sulfureux, Simaro, lui, est sobre et moins blessant. Il ne verse pas dans les grossiertés ou ne se livre pas aux invectives suivant son éducation d'enfance.
Plusieurs fois «oscarisé», Simaro est un parolier talentueux, un poète hors pair qui finit toujours au bout de compte, par consoler et prodiguer des conseils susceptibles à rehausser le moral et corriger le comportement d'un chacun.
Sentimentalement, il n'est pas différent de ses nombreux collègues qui nous apprennent à aimer la femme, cet être adorable.
Pour ses cinquante ans de carrière, l'artiste a lancé « Salle d'attente », un album succulent mais qui n'a pas encore bénéficié d'une promotion soutenue. « Laissons le temps faire son travail », a-t-il déclaré tout récemment sur Radio Okapi. Et d'enchaîner : « la plupart de mes chansons mûrissent comme le vin avant que le public s'en raffole… En Europe,  on m'apprend que Salle d'attente fait bouger du monde.» Attends-on voir...”
A plus de septante ans, qu'est-ce qui fait peur à Lutumba Ndomanueno : vieillir ou mourir ? Réponse : «Je prends de l'âge, mais je garde le même mental. Vieillir ne me fait pas peur, car j'ai toujours le regard et le vocabulaire qui s'adaptent à l'air du temps ».
Compositeur de «Lezi minuit eleki», «Zenaba», «Mabele», «Kadima », «Inoussa», «Maya ozali coupable ya misère na ngai», « Faute ya commerçant», «On ne vit qu'une fois», «Mbawu na ko récupérer yo», «Mokili mbanga ya ntaba», «Cœur artificiel» et j'en oublie, Simaro est un artiste de la World Music.
Les années passent, albums et concerts s'enchaînent indémoniables. Dans le fleuve tourmenté de la création musicale, aucun courant n'a réussi à emporter l'inoxydable guitariste à la voix rauque si particulier.  Il surfe sur les nouvelles tendances et finit toujours par retomber sur ses pieds. Bravo l'artiste. Et respects.
 
Jean-Jacques LUBOYA