Dans notre article paru dans l'édition n° 426 du 10 novembre 2009, nous nous sommes appesantis sur un aspect des anti valeurs : la réussite des étudiants faibles.
Cette fois-ci, nous voulons réfléchir sur le système dans son ensemble.
Cet article est un cri de détresse, même si nous n'avons pas un pouvoir quelconque de décision, il nous reste au moins le droit de révolte.
Sous tous les cieux, l'enseignement universitaire est le plus souvent élitiste. Il existe bien sûr certaines institutions plus prestigieuses, avec des critères plus draconiens, mais généralement l'enseignement supérieur et universitaire exige un minimum de bagage intellectuel et une certaine rigueur dans la sélection des candidats, etc.
Dans notre pays, le seul critère d'admission à l'université est l'obtention du diplôme d'Etat (quelle qu'en soit la mention).
Ce diplôme qui sanctionne la fin des études secondaires a-t-il encore de la valeur ? Reflète-t-il réellement le niveau du finaliste des humanités ?
De façon unanime, tous les intellectuels déplorent le fait que le niveau de notre enseignement a baissé. Mais ce qui étonne, il n'y a que les décideurs qui restent impassibles vis-à-vis de cette catastrophe. Eux qui ont en main le destin de la jeunesse, ils sont pourtant insensibles et indifférents devant la détérioration et l'agonie de notre système d'enseignement.
Peut-être considèrent-ils, eux aussi, comme jadis sous la deuxième République, l'enseignement comme la cinquième roue d'une voiture.
Les maux qui rongent le système sont pourtant connus de tous, mais personne n'a le courage ou la volonté de vouloir s'y attaquer pour y apporter une solution :
a) L'enseignement primaire
- de la formation du personnel : depuis la suppression des « Ecoles normales », il est évident que le personnel issu des humanités pédagogiques (D6) ne répond pas toujours aux attentes. Il y a un manque évident de professionnalisme.
- la prolifération des réseaux : officiel, confessionnels, privés… ne facilite pas le contrôle ni n'assure un enseignement de qualité. Beaucoup de ces réseaux sont des « maisons de commerce » qui ne se soucient aucunement de la formation des enfants.
Les contrôles des inspecteurs ne sont que des parodies qui, à la limite, constituent une source de gain pour eux. Nul n'ignore toutes les pratiques honteuses qui se font et cela, au préjudice de la formation.
Le gouvernement de la République porte une grande responsabilité parce que c'est lui qui au-torise n'importe quoi, même fonctionnant sous un arbre, pourvu que ça se nomme « école ».
b) L'enseignement secondaire
La qualification du personnel laisse à désirer surtout dans le milieu rural où souvent les formateurs sont eux-mêmes du niveau secondaire. Et ceux qui sont « qualifiés » viennent le plus souvent des institutions universitaires qui ne le sont que de nom.
La prolifération des réseaux (déjà évoquée ci-haut) se retrouve aussi à ce niveau avec les mêmes conséquences néfastes.
Ce qui est commun à tous les niveaux de notre enseignement et que cela soit en ville ou dans le milieu rural, c'est le manque d'infrastructures et d'équipement : pas de matériel didactique, pas de bibliothèques, pas de laboratoires ; là où existent des infrastructures, elles ont tellement vieilli qu'on peut se demander comment elles tiennent encore.
c) L'enseignement universitaire
C'est le couronnement de la décadence constatée depuis le premier niveau.
Depuis les temps mémorables de l'Université Lovanium, de l'Université officielle du Congo et de l'Université libre du Congo, aucun nouvel immeuble n'a été construit pour accroître la capacité d'accueil. Par contre, ces trois universités ont vu leur effectif multiplié au moins par cinq, voire plus.
Quant aux nouvelles institutions (qui ont poussé comme des champignons), beaucoup fonctionnent dans de vieux édifices délabrés, et d'autres en alternance avec les écoles primaires et secondaires, sans laboratoire ni bibliothèque. Et n'importe qui ayant été dans n'importe quelle obscure institution universitaire est recruté comme professeur.
Cet enseignement supérieur et universitaire a été rendu tellement populaire et accessible à tous qu'il a été vidé de son essence et de sa mission. Actuellement, seuls les facteurs matériels (financiers) peuvent constituer un obstacle pour la « réussite » d'un étudiant.
Des conditions d'inscription
Un diplôme d'Etat, quel qu'en soit la mention (ou la cote), donne accès à l'université. N'importe qui, ayant fait n'importe quoi peut être admis dans n'importe quelle faculté.
De l'effectif
Pour les autorités académiques, plus il y a des candidats, mieux leur trésorerie se portera. Que les étudiants suivent les cours à la fenêtre, perchés sur une brique pour essayer de voir le professeur, cela ne les intéresse guerre.
Existe-t-il dans ce pays un organe d'audit ? S'il en existe, pourquoi ne s'est-il jamais intéressé à la gestion d'une telle masse d'argent ? On n'a jamais rien vu comme réalisation : pas de réfection d'auditoire, ni de résidence d'étudiant, ni équipement de laboratoire, de bibliothèque, etc.
Les infrastructures se détériorent sous leurs yeux, mais ils sont insensibles et ne songent qu'à leurs profits.
La faculté de Médecine, pour ne citer que celle-là, qui devait être un modèle de rigueur, est même appelée ironiquement « Chine populaire ».
Aujourd'hui il y a un mal insidieux qu'il faut dénoncer, il concerne ces étudiants parvenus, aidés par le système et qui font faire les travaux de fin d'études par des mercenaires.
Ce commerce honteux est très florissant, favorisé par un système qui ne se retrouve plus lui-même.
De la prolifération des universités
Le bourreau de notre enseignement supérieur est le ministre (et tout le gouvernement d'alors) qui avait signé l'arrêté créant les extensions universitaires ainsi que toutes les institutions d'enseignement supérieur (officiel et privé) à travers tout le pays.
Si déjà dans les facultés basées à Kinshasa et Lubumbashi il n'y a pas de laboratoire, pas de bibliothèque digne de ce nom et que parfois les professeurs qualifiés manquent, qu'en sera-t-il des centres universitaires situés à l'intérieur des provinces ?
Nous estimons qu'il faut commencer par préparer les structures d'accueil avant de recevoir les étudiants. Dans notre pays, on place toujours la charrue devant les bœufs.
Des critères de recrutement des professeurs
On déplore un relâchement, un laxisme et une complaisance qui dénotent d'une grande irresponsabilité. Si jadis c'était la valeur scientifique qui prévalait, aujourd'hui, c'est plus les sentiments qui priment : la tribu, l'influence des associations socioculturelles, le sponsoring par les professeurs, etc.
Comment peut-on espérer former une élite dans un tel gâchis ? Quelle sera la valeur morale de ces gens ayant accédé à des grandes responsabilités sans aucun mérite ? Et on s'étonne qu'aujourd'hui les antivaleurs soient exaltées !
Nous devons aussi nous adresser au gouvernement de la République. La médiocrité du salaire que vous allouez à l'enseignement est un grand facteur de découragement. Améliorez le social des agents, vous aurez amorcé le premier pas dans la lutte contre la corruption.
Nous aimerions poser au ministre de l'Enseignement supérieur et universitaire ces quatre questions : ces innombrables institutions d'enseignement supérieur sont-elles toutes viables ? Répondent-elles aux conditions exigées pour la formation ? Quelle est la valeur du diplôme délivré par ces institutions ? Et enfin, quelle est la mission de l'enseignement supérieur et universitaire dans notre pays ?
Nous estimons qu'il est plus que temps que le gouvernement voit la réalité en face et ne se détourne plus de ses responsabilités. C'est le moment de se secouer et d'entreprendre des réformes profondes et salutaires. Celles-ci seront sans doute douloureuses mais c'est la seule voie pour améliorer le système et sauver notre enseignement. Vous ne pouvez pas continuer à observer en spectateurs l'agonie de toute une génération alors que vous pouvez agir. Les générations futures sauront apprécier le courage et la ténacité avec laquelle vous aurez agi.
Nous n'avons pas la prétention d'avoir énuméré tous les maux qui rongent notre enseignement, ni celle de faire des propositions ou des réformes ; cela appartient aux décideurs. Nous avons voulu seulement éveiller l'attention de nos dirigeants qui sommeillent et qui nous ont habitué à des discours sans lendemain.
Ceux qui dirigent actuellement ne sont peut-être pas responsables de cette catastrophe (ils ont hérité de la situation) ; mais ils seront coupables autant que leurs prédécesseurs, car ayant vu tous ces maux, ils n'y ont apporté aucune solution. Quand on parle du changement, cela suppose qu'on s'attaque aux anti valeurs, à tous les maux qui gangrènent la société ; si cela n'est pas le cas, nous devons parler plutôt de la continuité.
Muyamba wa Nduyi
Correspondance particulière |