Dans une interview exclusive accordée à Quiproquo, le président du Conseil d'administration de la Gécamines(Pca), M. Jean Assumani Sekimonyo a déclaré que pour l'instant la Gécamines n'est ni une entreprise publique, ni une société commerciale, mais elle est en phase de transformation.
En fait, a-t-il précisé, il faut d'abord rédiger les statuts et établir la situation patrimoniale de la société, arrêtée au 31 décembre 2009, pour repartir sur de bonnes bases dans la société commerciale.
Toutefois, il a déploré les résultats de l'audit, qui ont révélé le gaspillage de près de 80 millions de dollars Us. Dans ce cas d'espèce, a-t-il dit, la Gécamines se propose de se pourvoir en justice contre certains responsables pour les préjudices causés.
Aussi, a-t-il regretté que la Gécamines ne s'achemine que vers la réalisation de moins de 40 % des objectifs lui assignés en 2009.
Et, dans son message de vœux pour l'année 2010, il a informé les travailleurs que la Gécamines est en cours de transformation et qu'une entreprise commerciale n'est pas gérée comme une entreprise publique.
« Nous devons veiller à ce que nous puissions être concurrentiels avec les autres sociétés », a-t-il dit en substance, avant d'ajouter que, pour cela, un effort doit être fait à tous les niveaux de l'entreprise.
Voici la substance de cette interview :
Quiproquo : Dites-nous, Monsieur le président, comment est organisé le Conseil d'administra-tion de la Gécamines ?
Président du Conseil d'administration : A cette question précise, je vous réponds que le Conseil d'administration de la Gécamines, à l'instar d'autres conseils d'administration des entreprises d'Etat, est régi par des textes légaux et réglementaires.
Il n'y a pas longtemps, la Gécamines était régie par la loi n° 8-002 du 06 janvier 1978, portant dispositions générales, applicables aux entreprises publiques, qui contenait des dispositions régissant le Conseil d'administration.
Mais, en application de la loi n° 08/007 du 07 juillet 2008, portant dispositions générales relatives à la transformation des entreprises publiques, le premier ministre, M. Adolphe Muzito a, le 24 avril 2009, pris le décret n° 09/11 portant mesures transitoires relatives à la transformation des entreprises publiques sur la base duquel fonctionne actuellement le Conseil d'administration.
Donc, le Conseil d'administration ne répond plus aux tutelles ministérielles comme par le passé, mais plutôt à une assemblée générale de l'Actionnaire unique qu'est l'Etat et présidée par Son Excellence Madame la ministre du Portefeuille. Et, conformément à la loi susvisée et son décret d'application, nous sommes en cours de transformation en société commerciale, suivant un chronogramme établi par le Copirep.
Q. : Ce qui veut dire, concrètement …
PCA : Concrètement, pour l'instant, nous ne sommes ni entreprise publique, ni société commerciale, mais nous sommes en phase de transformation. En fait, nous devrions d'abord rédiger les statuts. C'est fait, le projet des statuts est fin prêt. Nous devrions également établir la situation patrimoniale de la société, arrêtée au 31 décembre 2009, pour repartir sur de bonnes bases dans la société commerciale. Cela doit être fait par le collège des commissaires aux comptes et un auditeur externe, avec évidemment l'appui de nos services. Cette phase est en cours de réalisation.
Nous devrions enfin faire certifier la dette de l'entreprise, laquelle est évaluée pour le moment à près d'un milliard cinq cents millions de dollars américains.
Q. : Un millard cinq cents millions de dette, n'est-ce pas un chiffre énorme ?
PCA : C'est une situation très compliquée, en effet. Mais, pour passer à la situation d'une grande entreprise commerciale, il faudrait qu'il y ait un toilettage au niveau du bilan, de telle sorte que l'entreprise commerciale puisse avoir une situation de dette correcte. Ce travail difficile et délicat est en train d'être fait par le cabinet d'audit Kpmo, un cabinet de renommée internationale, pour déterminer la dette de la Gécamines.
Par la suite, le Copirep va recruter un autre cabinet, cette fois-ci, pour la restructuration de la dette. Ainsi, pour les dettes envers les institutions internationales, l'Etat congolais, en tant qu'Actionnaire unique, doit les prendre en charge.
Q. Qu'en est-il des dettes de la Gécamines vis-à-vis des entreprises qui étaient, encore hier, entreprises publiques ?
PCA : En ce qui concerne les dettes vis-à-vis des entreprises qui étaient jadis entreprises publiques et en cours de transformation, il faudra une procédure pour qu'effectivement la consolidation de la situation de la dette ne puisse poser des problèmes, pour la création de l'entreprise commerciale.
Ainsi donc, il y a une commission interministérielle, présidée par Son Excellence Madame la ministre du Portefeuille, qui va se pencher sur la question. Ce qui veut dire qu'à la fin, il faudra que le passif de l'entreprise soit cohérent avec l'actif. Sinon, on créerait une nouvelle société qui risquerait de tomber immédiatement en faillite.
Q. : Pouvez-vous être un peu plus explicite sur ce dernier point, Monsieur le président ?
PCA : Oui, comme vous le savez, par l'ancienne loi susmentionnée, une entreprise ne pouvait jamais être déclarée en faillite.
Et, quand vous êtes une société commerciale, lorsque le ratio d'endettement est très important et que les fonds propres deviennent négatifs, eh bien, Monsieur, c'est la faillite déclarée. Voilà, le processus est en cours, mais cela ne nous empêche pas de travailler.
Car, nous travaillons effectivement là-dessus et le Conseil d'administration se réunit régulièrement, conformément au décret n° 09/11 du 24 avril 2009.
C'est le Conseil d'administration qui a tous les pouvoirs d'administration, de disposition, de décision et de contrôle de l'entreprise.
Q. : Toujours, dans ce cadre, pouvez-vous nous parler des dettes de la Gécamines envers les fournisseurs locaux ?
PCA La situation de la dette envers les fournisseurs est effectivement beaucoup plus complexe. Dans la mesure où, quand je vous ai parlé d'un cabinet qui devra être recruté pour la restructuration de la dette, il faudra que ce cabinet puisse avoir comme objectif la négociation.
La dette intérieure est au-delà de 500 millions de dollars américains. Si j'étais à la place de ces créanciers, j'accepterais le principe de la négociation, ce qui permettrait de se convenir sur un montant sûr, avec peut-être une décote, et d'être payé, plutôt que de s'accrocher à des créances dont le paiement n'est pas évident.
Nous devons, pour ce faire, avoir la couverture de la Banque mondiale, pour aider notre entreprise et permettre à ce qu'effectivement la dette intérieure, évaluée, comme je l'ai dit, à au moins 500 millions de dollars américains, se retrouve au niveau raisonnable. Donc, il y aura des négociations qui vont être menées par une firme qui sera recrutée par le Copirep.
Q. : Et la dette de la Gécamines par rapport aux travailleurs ?
PCA : La dette envers les travailleurs n'est pas une dette qui devrait faire l'objet des négociations dans ce sens. A mon avis, sa décote n'est pas envisageable et cette dette doit rester comme telle.
Nous devons réfléchir, en nous demandant comment désintéresser ces derniers (les travailleurs) et nous y réfléchissons déjà beaucoup. L'entreprise est en mutation profonde.
Le capital de la Gécamines sera probablement ouvert aux tiers. L'Etat en est actuellement l'unique Actionnaire. Le processus est d'ouvrir le capital aux tiers et, pourquoi pas aux travailleurs qui le désireraient, en compensation de leurs créances. C'est aussi à l'étude.
Q. : D'après vous, Monsieur le président, le Conseil d'adminis-tration de la Gécamines a-t-il atteint les objectifs qui lui ont été assignés ?
PCA : L'année qui s'achève aura été une année très difficile pour la Gécamines. Nous devons toutefois faire la part des choses.
Le Conseil d'administration est l'organe d'administration, d'orientation, de décision et de contrôle de la société.
Dans la pratique, il confie la gestion courante à la Direction générale, laquelle Direction, au terme du décret n° 09/11 du 24 avril 2009, a remplacé l'ancien comité de gestion.
Qu'à cela ne tienne, le Conseil ne peut se disculper de ses responsabilités, parce qu'il demeure l'organe d'orientation. Il peut arriver que ses orientations ou instructions ne soient pas suivies ou exécutées parfaitement. Non pas parce que la Direction générale ne veut pas le faire, mais parce que l'environnement économique ne le lui permet pas. Ce qui fut le cas, tout au long de l'année 2009.
En effet, la Gécamines n'a pas été épargnée par la grave crise économique qui a frappé tous les pays du monde, dans presque tous les secteurs, au dernier trimestre de l'année 2008. Cette grave crise a eu un impact très négatif sur les cours des métaux non ferreux, principale source des revenus de la Gécamines.
Celle-ci s'est alors retrouvée dans une situation très difficile où elle n'a pas pu concrétiser les investissements prévus ainsi que de disposer d'un fonds de roulement nécessaire, lui permettant de faire face aux impératifs de son exploitation. Pour preuve, c'est la première fois, depuis quatre ans que la Gécamines accuse un retard dans le paiement des salaires d'environ deux mois. Tout cela est dû effectivement à la conjoncture. Evidemment, il y a aussi certes la responsabilité des uns et des autres.
Q. : De qui, par exemple ?
PCA : A titre illustratif, les résultats de l'audit, comme vous l'avez certainement appris, et qui avait été diligenté par le Conseil d'administration, a mis à nu quelques indélicatesses des responsables.
La Gécamines, vous le savez, est régie par des règles et tout le monde ne fait pas ce qu'il veut ! Dans ce cas d'espèce, la Gécamines se propose de se pourvoir en justice contre certains d'entre eux pour les préjudices causés.
Q. : Jusque début septembre 2008, les cours de cuivre avaient atteint un niveau record, au prix de 8.000 $ la tonne. Cela n'aurait-il pas permis à la Gécamines, qui avait pu dégager des bénéfices, de compenser les effets négatifs de la crise, au moment où elle était survenue ?
PCA : Oui, le Conseil d'administration s'en était inquiété. La question que vous posez là est réelle. Je le répète, ce problème est vraiment réel. Le Conseil d'administration s'en était effectivement inquiété.
D'ailleurs, c'est pour cette raison que le Conseil avait commandé l'audit, pour se faire une idée exacte sur l'utilisation réelle des ressources générées à la suite de la conjoncture favorable connue avant septembre 2008.
Nous avons eu suffisamment d'encaissements, mais nous avons fait très peu de progrès.
L'objectif de l'audit n'était pas d'accuser qui que ce soit. L'audit, en fait, est un instrument qui devrait permettre à la Direction générale de se rendre compte de ce qui se passe réellement dans l'entreprise et de rectifier les tirs en cas de besoin. Au fond, l'audit est un outil de gestion, ce n'est pas a fortiori un outil de sanction.
C'est cela que nous avons compris et cela peut interpeller la Direction générale sur l'effectivité du contrôle interne.
Q. : Cela a été, en fait, un gaspillage pour la Gécamines …
PCA : Justement, il y a lieu de se demander comment peut-on arriver à un gaspillage de près de 80 millions de dollars Us. Là, il y a réellement un problème. Mais, j'insiste, l'audit commandé par le Conseil n'était pas pour sanctionner la Direction générale, mais pour lui permettre de se dire qu'au fond, il y avait effectivement un problème.
Changeons ici et là, mettons en place un système efficace de contrôle interne, qui ne permet pas aux gens de faire n'importe quoi, voilà des préoccupations dont devait se soucier la Direction générale. C'est cela et vous avez raison de poser cette question-là.
La Banque mondiale, la Présidence e la République et le Gouvernement s'étaient tous inquiétés de cette situation peu reluisante des résultats de l'exploitation, par rapport aux encaissements de 2008. Hélas, c'est arrivé, Monsieur, c'est arrivé !
De notre côté, nous prenons nos responsabilités et faisons, ce qui est nécessaire, tant soit peu, pour rectifier ce qui n'a pas marché en 2009. Evidemment, au regard de tout cela, nous ferons de sorte que les erreurs du passé ne se reproduisent plus.
Q. : Est-ce un désaveu de la Direction générale actuelle ?
PCA : Nous sommes confiants envers la nouvelle Direction de la Gécamines et nous espérons que ce sont les fils du pays qui sont en mesure de se surpasser et qui sont capables de grandes œuvres.
Personnellement, je connais tout le monde, particulièrement l'Adg a.i. C'est quelqu'un qui a évolué dans la société, qui a fait de bonnes études et des stages à l'étranger.
Franchement, du point de vue de l'expertise, on n'a rien à envier de l'extérieur. Toutefois, l'expertise à elle seule ne suffit pas, encore faut-il tenir compte des enjeux. Mais, moi, je fais pleinement confiance aux dirigeants actuels et je suis là pour les aider à réaliser ce qu'on n'a pas réussi en 2009.
Q. : Eu égard à ce qui précède, on peut donc dire que les objectifs n'ont pas été atteints…
PCA : Non, les objectifs n'ont pas été atteints.
En effet, nous cheminons vers une réalisation de 40 % des objectifs assignés dont les causes sont de tout ordre, notamment exogènes et endogènes.
Si nous ne pouvons pas agir sur les causes exogènes, du moins, nous pouvons agir sur les causes endogènes, c'est-à-dire, à l'intérieur de la société et là, nous allons avoir des révélations.
Q. : Que pouvez-vous dire par rapport à la démission de Monsieur Fortin ?
PCA : Dans la vie, il faut savoir lire les signes du temps ; il y a un temps pour ceci, un temps pour cela.
En ce qui concerne le départ de M. Fortin, je ne peux pas ici, en tant que président du Conseil d'administration, faire des commentaires là-dessus.
Tout ce que je peux vous dire est que M. Fortin est parti pour des considérations personnelles, d'une part et que le gouvernement a estimé qu'il était effectivement fin mandat, d'autre part. En troisième lieu, avec le nouvel élan économique, les mandataires des entreprises transformées doivent avoir tout au plus 65 ans et M. Fortin en a tiré les conséquences vu son âge.
Q. : Cependant, les travailleurs de la Gécamines, dans leur grande majorité, gardent de lui un bon souvenir …
PCA : Bien, cela dit, il y a des points positifs que nous pouvons mettre à l'actif de Monsieur Fortin. Notamment le fait d'avoir mis de l'ordre au milieu du village. Cela veut dire que, tout en étant Blanc, il a travaillé avec les Noirs, comme si il était en présence des gens de sa couleur.
En d'autres termes, il n'a pas fait de distinction au sein du personnel.
Et, si vous aviez bien suivi mon discours, que j'avais prononcé lors de la séance de remise et reprise, j'avais demandé à ses successeurs de garder au moins cet héritage.
Vous savez, mon cher journaliste, dans la vie et surtout au sein d'une entreprise comme la Gécamines, il faut bannir les distinctions entre les gens, le clientélisme, les histoires de coterie. Il arrive qu'un responsable ne soit pas prêt à agir ainsi, mais, très souvent, il est bousculé par les siens. Un responsable doit garder la tête haute et, moi je suis de ceux qui croient que l'union fait la force. Et, cet héritage de Monsieur Fortin, nous devons le renforcer et le pérenniser à la Gécamines.
Par ailleurs, alors qu'il était Adg de la Gécamines, Monsieur Fortin avait déjà compris qu'une société comme celle-ci, on ne la change pas, du jour au lendemain, par un coup de baguette magique. Il avait déjà compris la difficulté de travailler dans cette grande entreprise minière.
Mais, il faut dire aussi que la gestion était collégiale, Monsieur Fortin n'était pas seul aux commandes.
On ne peut donc pas lui jeter la pierre, en disant qu'il n'avait pas été à la hauteur de sa tâche, alors que toutes les décisions, tout au long de son mandat, l'ont été de façon collégiale. Voilà ce que l'on peut dire au sujet du départ de Monsieur Fortin.
Q. : Merci beaucoup Monsieur le président. Mais, pour terminer, avez-vous un message à adresser aux tra-vailleurs de la Gécamines ?
PCA : Aux travailleurs, nous leur disons ceci :
« Chers travailleurs, nous avons toujours été à votre service. Nous avons toujours défendu vos intérêts. Mais, la défense de vos intérêts doit aller de pair avec la défense de l'entreprise, qui doit avoir un développement pour votre bien-être.
Si l'année 2009 a été difficile, nous et votre Direction générale devons faire un effort pour que le sourire qui est là, mais qui n'est pas assez visible, soit perceptible comme le sourire que nous avions vu aux lèvres des agents, il y a deux ans.
Et, nous vous disons encore ceci, il n'y a jamais de résultats sans travail. En plus, c'est vous qui devez faire de la Gécamines, ce qu'elle doit être.
Chers travailleurs, nous vous souhaitons à vous tous et à toutes vos familles respectives, les vœux les meilleurs pour l'année 2010.
Notre porte est toujours ouverte et le syndicat le sait bien. Chaque fois qu'il y a un problème, n'hésitez pas à nous contacter. Si c'est un problème qu'on peut résoudre, on le résoudra, sinon, on vous le fera savoir.
Mais, sachez bien que nous sommes en cours de transformation. Une entreprise commerciale n'est pas gérée comme une entreprise publique. Une entreprise commerciale a comme objectif la rentabilité, dans une compétition féroce. Vous savez très bien que le coût opératoire est très élevé et dépasse probablement le prix de vente de nos produits.
Nous devons veiller à ce que nous puissions être concurrentiels avec les autres sociétés. Et, pour cela, un effort doit être fait à tous les niveaux de l'entreprise.
Que chaque travailleur considère la Gécamines comme son bien. La Gécamines n'est pas le bien de l'autre ; elle n'est pas le bien de l'Etat ; c'est notre bien.
Nous ne voulons pas le gaspillage, nous ne voulons pas le vol. Car, par le vol, nous nous appauvrissons nous-mêmes et les lendemains seront incertains, si nous ne prenons garde. Nous vous faisons confiance.
Et, si vous n'aviez pas fait des sacrifices, nous ne serions pas là aujourd'hui et la Gécamines serait déjà rayée de la carte.
Merci pour ce que vous avez fait, merci pour tout ce que vous avez enduré. Et, quelle que soit la durée de la nuit, le jour viendra ».
Propos recueillis par
FMK
|