Dans le combat qu'il mène pour accéder à la magistrature suprême, Etienne Tshisekedi wa Mulumba le chef de file de l'Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS) a déjà commis beaucoup d'erreurs. Chaque fois que la chance était de son côté, Etienne Tshisekedi, pourtant habitué à poser des vrais problèmes, s'illustrait en y apportant des mauvaises réponses. Malgré le soutien des Occidentaux et des « braillards » de Kinshasa, Tshisekedi qui avait réussi à se tailler le profil de calife ne parviendra pas à prendre la place du calife (Mobutu). En 2006, alors que ses nombreux sympathisants attendaient son heure de gloire, Etienne Tshisekedi a surpris tout le monde en boycottant les élections. Très populaire que Gizenga et Bemba, autres candidats à la présidentielle, le patron de l'UDPS avait raté le train de l'Histoire.
Et pourtant, de tous les présidentiables, c'est le seul qui pouvait mener la vie dure à Joseph Kabila Kabange alors candidat à sa propre succession. Pour certains, la faute incombe à Tshisekedi lui-même. Pour d'autres, il s'était laissé manipulé par Valentin Mubake qui serait un «infiltré» dans les rangs du parti. Pour 2011, Etienne Tshisekedi se dit prêt à conduire ses troupes aux joutes électorales. Retranché à Bruxelles pour des raisons de santé, il se dit confiant, déterminé à aller jusqu'au bout. Dans le même temps, ses lieutenants, restés à Kinshasa, s'entredéchirent à proximité du gouffre. On parle d'un vrai combat des coqs. Sans verser dans le déclinisme, un cadre de l'UDPS qui soutient l'aile dure conduite par François-Xavier Beltchika souligne qu'il «est temps de se dire des choses telles qu'elles sont afin de ramener à la réalité un parti trop longtemps bercé d'illusions». L'UDPS et son chef vont-ils continuer à payer l'accumulation des erreurs ?
Près d'une vingtaine d'années de lutte pro-démocratie et une quasi décennie sacrifiée à combattre le MPR parti-Etat du féroce dictateur Mobutu Sese Seko en compagnie des pères fondateurs de I'UDPS comme Ngalula Pandanjila et autres Makanda. Au total, cela fait plus d'un quart de siècle qu'Etienne Tshisékedi court un marathon sans ligne d'arrivée, un quart de siècle que des énergies se libèrent de la multitude vers lui sans qu'il n'arrive à transformer et à faire aboutir le combat. Chaque fois qu'il est le plus attendu pour montrer la voie, et même quand le concours des circonstances se présente sous le meilleur jour, les choix stratégiques de l'historique opposant font qu'il rate toujours le coche. Comme en 1995 lorsqu'il se fit doubler lors des concertations du Palais du peuple sous la conduite de Frédéric Kibassa Maliba dit “Le lion du Katanga”. Ou en 1997 quand il offrit sur un plateau un des triomphes les plus retentissants de la transition à son adversaire Mobutu, en allant le rencontrer à Cap Martin, dans le midi de la France. Ou encore avec cette prophétie non-accomplie claironné à cor et à cri, à savoir qu'il n'y aura pas d'élections en 2006.
Que d'erreurs stratégiques le long d'un parcours pourtant mémorable. Une, deux, trois erreurs, combien Tshisekedi en a-t-il commises pour qu'il se retrouve, aujourd'hui, dans la situation de celui qui court après les événements après avoir tenu la classe politique en haleine pendant toutes les années 90 ? Dix peut-être. Ou une litanie. Il faudra bien qu'un jour les historiens en fassent le décompte. A commencer par cette sortie manquée que le patron de l'UDPS a effectuée sur “RADIO OKAPI”, le 28 septembre dernier. Deux ans qu'il n'avait plus parlé à ses compatriotes pour des raisons de convalescence. Pour la première fois qu'il retrouve l'usage de la parole -du moins en public- Tshisekedi n'a pas trouvé mieux que de réitérer sa position d'il y a quatre ans. S'il a appelé à aller aux élections générales de 2011, il n'a pas moins renouvelé son boycott passé en ignorant les élections locales et urbaines prévues l'année prochaine. Les sceptiques en ont reçu la confirmation avec l'intervention de Va[entin Mubake sur la même radio onusienne, le même jour dans la soirée, dans l'émission “Dialogue entre Congolais” de l'excellent confrère Alain Irung. Mubake a inscrit ce scrutin dans la suite du processus entamé depuis 2005 avec l'organisation du référendum sur la Consitution et affirmé ne pas trouver des raisons de changer la position de l'UDPS là- dessus. Quelle façon de faire la politique que de garder une attitude figée même quand la dynamique commande de rectifier le tir ? A la manière de quelqu'un qui s'entête à dire non simplement parce qu'il avait dit non au départ. Même quand ce non n'a plus de raison d'être.
Le péché de Mubake, c'est qu'il perçoit les choses sous un angle manichéen, en termes de qui a raison et qui a tort. L'UDPS a raison. Elle avait prédit que le processus tel que mis en route n'allait pas conduire à la satisfaction des attentes générales. Pour rester du bon côté, il n'est donc pas question pour Mubake de rejoindre le processus à un niveau ou un autre. Tout cela est bien beau, surtout s'il s'était agit d'une affaire judiciaire. En politique, ce n'est pas d'avoir raison qui compte mais de conquérir le pouvoir pour faire selon sa vision du monde. Sinon, que Mubake parle alors d'un boycott de principe qu'il n'est pas prêt à reconsidérer pour des simples raisons de fierté personnelle, d'un “égo” injustifiable en politique. Ego qu'il a inoculé à Tshisekedi ou qu'il partage avec lui. Ego qui aveugle le couple au point qu'il ne voit pas que le parti tshisekediste n'a rien à perdre s'il décide de concourir en 2010. En tout cas, l'UDPS a tout à gagner. Pour un parti qui n'a jamais participé à une élection démocratique au suffrage universel, ce srutin lui servira de phase préparatoire aux prochaines élections générales.
Election-test
Il y aura des leçons à en tirer assûrement sur comment s'y prendre quant à la constitution des dossiers des candidatures jusqu'à leur acheminement à Kinshasa dans un pays de près de 2,5 millions de km2 avec plusieurs contrées inaccessibles par les moyens de locomotion ordinaires. Là dessus, les autres concurrents ont appris beaucoup avec les dernières élections. Ils savent depuis où prendre la pirogue, où passer à gué dans les milieux les plus inhospitaliers à une campagne électorale. Cela s'appelle une expérience. Bonne, mauvaise, ou viclée, elle en est une. Elle vaudra toujours plus que l'inexpérience du néophyte qui n'a d'autre choix que de procéder par essai quand il ne se plante pas carrément. Ce scrutin de 2010 .cache bien d'autres gains pour Tshisekedi. De servir de test suffira déjà. Quitte à se rendre compte où est-ce que I'UDPS est forte où est-ce qu'elle ne l'est pas après plusieurs années d'une sorte d'hibernation.
Test pour ce Mubake lui-même, qui fait la grande gueule à Kinshasa, sans avoir fait ses preuves nulle part au monde, même chez lui à Bukavu. Plus de gain dans cette élection si jamais I'UDPS s'alignait et qu'elle réalisait un score confortable. Quoi de plus pour remettre Tshisekedi en selle dans toutes ces capitales du monde où presque plus personne ne l'intègre dans ses calculs politiques. Même au pays, tout cette génération des années '90 qui n'a appris Tshisekedi ni dans les manuels scolaires ni à la télévision, cette nouvelle génération donc pour laquelle la politique a commencé avec Joseph Kabila Kabange et Jean-Pierre Bemba Gombo-par ailleurs assez importante dans l'électorat- apprendra à compter avec l'histoire tshisekediste. Elle qui ne sait de Tshisekedi qu'une seule chose, qu'il fut le champion de la politique de la chaise vide, selon le cliché le plus répandu. Le sphinx n'aura fait que conforter cette image s'il boudait 2010. A partir de ce moment là, il faudra qu'il se prépare à en tirer les conséquences l'année suivante. Des sièges gagnés aux locales, c'est aussi une toile des leaders locaux à transformer en relais lors de la campagne présidentielle.
A un autre stade, ces mêmes leaders pourront servir à revitaliser le parti au niveau de la base. Un peu à l'idée de ce que le professeur Thierry Nlandu déclarait sur “RADIO OKAPI” en contradiction avec Mubake. Cet ancien activiste du Groupe Amos a soutenu que le pays ne se change pas que par le sommet. Tshisekedi l'a-t-il entendu ?
Acteur politique hermétique
Pas évident de la part d'un acteur politique connu pour son hermétisme. En 1995, il avait refusé d'écouter Kibassa et avait perdu l'opportunité de revenir aux affaires dans le cadre des concertations du Palais du peuple évoquées plus haut. Il se passe, cette année-là, que l'Acte fondamental de la transition tombe en désuétude à partir de juillet si le HCR-PT ne vote pas une prolongation. Mobutu contrôle le Parlement mais ne peut à lui seul réunir la majorité de deux tiers exigée pour une révision constitutionnelle. Il a donc besoin d'un appui des députés de l'USOR et Alliées, l'opposition tshisekediste de l'époque. Le Léopard anticipera plusieurs mois avant avec l'envoi des émissaires sur rue Pétunias, à Limete, Opération de charme d'un félin réaliste à souhait. Tshisekedi y verra l'occasion de renégocier “son” poste de Premier ministre que lui a soufflé Léon Kengo wa Dondo aux termes d'une élection controversée au sein de l'opposition. L'opposition tshisekediste saisira ce prétexte pour amener André Bo-Boliko au poste de premier vice-président du HCR-PT, laissé vacant avec la disparition du patriarche Joseph Ileo Songo Wamba. L'autre point des discussions concernera le départ de Mgr Laurent Monsengwo Pasinya du perchoir. L'opposition reproche au Préalat d'avoir fait passer la troisième voie avec Kengo. Mobutu le juge dangereux avec ses entrées dans plusieurs capitales occideritales. Quand les négociations commencent, Tshisekedi ne se doute de rien. Naïveté ou preuve de bonne foi, la question de son retour à la Primature est inscrite en dernier lieu.
La nomination de Bo-Boliko se déroule sans anicroche. Tout comme le limogeage de Monsegwo. Et enfin, la prorogation de la transition à laquelle Mobutu tenait pour conserver la légitimité du régime est conclue. Lorsque arrive le moment de parler du cas Tshisekedi comme Premier ministre, Mobutu renvoie Carbure Mandungu Bula Nyiati comme chef de file des FPC pour le remplacer pair Idambituo Bakaato, l'actuel député de la province Orientale, réputé proche de Vital Kamerhe. Dans un scénario bien classique, le nouveau chef de file mobutiste dit à ses interlocuteurs de l'opposition qu'il ne connaît rien de tout qu'ils ont fait avec Mandungu.
Le rideau tombe. Il se lèvera sur un conflit mortel entre Tshisekedi et Kibassa, le premier accusant le second d'avoir travaillé contre ses intérêts alors qu'il aurait suffi de changer l'ordre de priorité de questions à négocier pour coincer Mobutu. Les deux leaders qui ont marié leurs enfants iront jusqu'à la séparation en 1996. En 1997, Tshisekedi se fera encore rouler. Et cette fois-ci de manière plus tragi-comique puisqu'il s'est rendu jusqu'à Nice pour réconforter un Mobutu finissant.
La rue kinoise, toute gagnée à Tshisekedi à l'époque, s'en laissera toucher pour réserver une apothéose au “Roi du Zaïre”. A la clé, un véritable coup de théâtre. Mobutu reconduira Kengo au grand dam des opposants. A quelle raison imputer tant de défaillance de la part de Tshisekedi si ce n'est qu'à une lecture inadéquate des rapports de force? Chaque fois qu'il reçoit les siens, Tshisekedi est le premier à dire que la politique ne tient qu'aux rapports de force. Dans l'application, rien ne vient matérialiser ce postulat. Pour le matérialiser demain, il a à fédérer d'abord entre les ailes antagonistes de l'UDPS. Le mystère demeure sur ce que Tshisekedi garde encore des forces physiques et morales pour livrer le dernier combat.
H.M.MUKEBAYI NKOSO |